WOLE SOYINKA, AUTEUR, PRIX NOBEL

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04 janvier 2016

WOLE SOYINKA, AUTEUR, PRIX NOBEL

Une des plus puissantes voix d'Afrique

Nous parlons souvent de l'Afrique par rapport à ce qu'elle a été pour l'Europe. Mais combien de fois nous prenons le temps d'écouter ce que l'Afrique et ses habitants ont a nous dire ? En racontant une seule version de l'histoire - la nôtre - nous trouvons à peine le temps d'écouter les voix d'un continent varié et complexe, composé de 54 états-nations et d'un nombre significativement plus élevé de populations différentes. Avec l'aimable autorisation de Doppiozero.

Une des plus puissantes voix d'Afrique est celle de Wole Soyinka. Né en 1934, Soyinka, un Yoruba du Nigéria, est un artiste versatile, un intellectuel passionné, ainsi que le premier Africain à avoir reçu un Prix Nobel de littérature, en 1986. Soyinka, avec sa fameuse voix de baryton, nous a parlé de sa vie en tant qu'auteur, dramaturge, et intellectuel africain cosmopolite, mais également de ses engagements politiques qui l'ont conduit jusqu'à l'emprisonnement et l'exil, ou encore de ses origines artistiques et de son héritage, ou enfin du rôle de l'art à l'époque de Boko Haram, et du climat de peur causée par le terrorisme mondial.

Alessandra di Maio : Vous êtes né à Abeokuta, au coeur du territoire Yoruba. Le Nigéria, et plus particulièrement la société Yoruba, représente généralement la toile de fond de vos travaux, et en particulier de vos pièces. Au sein de celles-ci, des hommes et femmes ordinaires, et mêmes des garçons de la région, apparaissent aux côtés de rois, d'orishas, de personnages mythologiques, de figures historiques, d'anciens et d'ancêtres, ou encore de porteurs de masques traditionnels. Il serait correct de dire que votre vision du monde et de l'humanité est essentiellement Yoruba ?

Wole Soyinka : Incontestablement, profondément Yoruba. Même si j'écris en Anglais, j'ai grandi dans une atmosphère de drame théâtral - la parade des egungun (mascarades ancestrales) - à la fois religieux et séculier, à travers les rues, les places de marché, les squares publics, etc. Quand j'ai commencé l'école et que j'ai, à ce moment-là, rencontré de nombreuses autres formes de théâtre, cela a formé un continuum avec lequel j'ai commencé a expérimenter.

ADM : Dans certaines de vos pièces, des dieux yorubas et des dieux grecs se mêlent. Le mélange de divinités issues de différents panthéons semble être un message d'espoir pour le futur, où des religions peuvent en effet vivre ensemble et offrir des solutions syncrétiques à nos sociétés. Et pourtant, ce qui se passe aujourd'hui au Nigéria et dans le monde pointent vers une direction opposée.

WS : Le Brésil, Cuba, la Colombie, Puerto Rico, etc. sont des endroits en dehors du territoire continental des Yorubas où s'est déjà opéré un syncrétisme de saints Orishas et de saints Catholiques romains. Toutes les religions ont malheureusement leurs propres survivances, des blocs scellés (via l'endoctrinement) et impénétrables. Eh bien, que savent-ils du Brésil pour commencer, quand ils considèrent toute religion, à part leurs défécations sur le livre de Dieu ? Que pouvez-vous faire avec des gens à qui le don divin de la pensée se traduit par l'impiété, un manque de foi dans ce qui a été foré à travers leurs crânes depuis la petite enfance, et une garantie de damnation éternelle ? Que pouvez-vous faire avec des sectes pour qui le pilier de la sagesse est vivable uniquement comme un pilier de feu ?

ADM : Ce que nous entendons dans les nouvelles concernant le Nigéria est troublant. La religion et le terrorisme semblent aller de pair, tandis que le pétrole semble être le seul intérêt commun. Qu'est-ce que Boko Haram ? Quel est leur but ? Comment la religion, le terrorisme, et les intérêts économiques peuvent-ils être liés ?

WS : Il s'agit d'un scénario compliqué, un mélange toxique de fondamentalisme religieux, d'arrogance politique, et d'avidité de ressources pétrolières. Des politiciens corrompus et peu scrupuleux ont appris à manipuler des extrémistes religieux. Nous ne devons pas oublier non plus le passé colonial et l'implantation cynique des graines de la destruction puisque les Anglais, en quittant le pays, avaient non seulement falsifié les premières élections démocratiques mais également le census, donnant de la sorte le pouvoir à une section du pays qui était médiévale en histoire et en mode de pensée, implantant dans leur esprit la conviction d'un pouvoir divin et d'un règne permanent. Cela a toujours constitué les ressacs tourbillonnants sous la surface trompeusement placide des compromis politiques. Les sponsors de Boko Haram n'ont pas craint d'impliquer des terroristes internationaux comme Al-Qaïda, qui envoyèrent leurs soldats pour formation avant de les libérer sur la nation nigériane. La politique et l'endoctrinement fondamentaliste - vous avez là la recette parfaite pour une anomie sociale.

ADM : Pensez-vous que la communauté internationale a une responsabilité vis-à-vis de ce qui se passe en ce moment au Nigéria ?

WS : La communauté internationale a toutes les raison d'y apporter un intérêt. Ce qui se passe de cette nature au Nigéria n'est pas exclusif à ce pays. Et je ne parle pas uniquement du soi-disant "crotch bomber" (ndt : Umar Farouk Abdulmutallab, kamikaze qui avait caché des explosifs dans ses sous-vêtements afin d'échapper à la sécurité de l'aéroport du Nigéria, dans une tentative déjouée de faire exploser le vol nigérian Northwest Airlines 253).

ADM : En plus de votre engagement envers l'écriture, vous avez aussi été engagé sans relâche dans l'activisme politique pour le bien-être de votre pays, et pour la recherche d'un idéal universel de la justice au-delà des frontières nationales. Quel genre de relation y a-t-il entre l'art et la politique? Est-ce qu'ils se complètent l'un l'autre ou bien se gênent-ils ?

WS : Ils se complètent l'un l'autre, se contredisent, se gênent, s'aggravent, créent des ressentiments entre eux, se suffoquent, se sabotent, se compliquent la tâche dans leurs revendications, leur sentiments d'immédiateté, leur pertinence, leur primauté, leur auto-importance, leurs impositions, etc. Ils transforment mon être en une zone de guerre. Cependant, je suis heureusement en mesure d'exercer un contrôle sur leurs perturbations bruyantes et de réconcilier leur anomalie apparente ainsi que la tolérance inhumaine de leurs tissus hôtes. J'en suis venu à la conclusion que je fais partie des saints non reconnus de la profession littéraire.

ADM : Vos œuvres véhiculent votre conscience d'être non seulement Nigérian, mais aussi Africain. Avez-vous acquis cette conscience «africaine» ou êtes-vous né avec elle ?

WS : Je l'ai bien évidemment acquise, et relativement tôt, par exposition. Mais l'Afrique n'est tout simplement qu'une zone d'identification avec l'humanité logiquement plus proche qu'ailleurs. J'ai tendance à intervenir littérairement et activement avec les victimes du fléau antihumain, peu importe où, et avec la même mesure d'indignation et d'engagement - en ex-Yougoslavie, en Tchétchénie, en Palestine, dans les Caraïbes, en Corée du Nord (le plus grand camp d'esclaves dans l'histoire du monde) et dans l'actuel abattoir que l'on nomme la Syrie. Mon travail dans la création de Cities of Asylum, un réseau mondial pour les écrivains persécutés, est seulement une expression matérielle de mes interventions correctives.

ADM : L'exploration des connections entre le continent africain et sa diaspora semble également faire part de votre vision artistique et de votre programme culturel.

WS : La présence noire dans toutes les parties du monde est un domaine académique d'intérêt, et pas simplement un engagement émotionnel pour les gens de race noire. L'histoire de l'Afrique est inséparable de celle du dispersement de l'humanité en général dans toute partie du monde. Il y a cependant évidemment une certaine fascination pour les Africains puisqu'il s'agit de leur histoire, et chaque année présente ses indigènes avec des preuves de beaucoup de répression et de distorsion. Mais cela n'évoque pas forcément des sentiments négatifs ou accusateurs, il s'agit plus d'une passion savante. J'ai également fait partie d'un groupe de recherche sur le trafic d'esclave transsaharien, qui a reçu si peu d'attention dans les études historiques que cela explique pourquoi le récit héroïque de la présence des Noirs dans le monde arabe, et notamment en Irak, est si peu connu.

ADM : Malgré votre sentiment d'appartenance au continent africain dans son entièreté ainsi que votre vif intérêt pour la diaspora, le Nigéria reste en quelque sorte votre "maison". Par ailleurs, vous semblez désespérement amoureux de votre pays natal, malgré le fait que cet amour n'a pas toujours été réciproque. Je ne peux m'empêcher de me demander comment vous pouvez toujours autant aimer un pays qui vous a causé tant de soucis - prison, confinement, peine de mort, violation de propriété, attaques personnelles et sur votre famille, et j'en passe.

WS : Voici ma vérité : non, je ne suis pas amoureux du Nigéria. J'accepte cette entité en tant que telle et à laquelle j'appartiens, mais c'est tout. Il ne s'agit même pas d'une relation amour-haine. Je ne suis pas sentimental en ce qui concerne les nations. Je crois d'ailleurs que les nations constituent le pire crime contre l'humanité, duquel l'humanité est responsable, mais fort heureusement dirigé uniquement contre elle-même. Ne me demandez pas ce qui devrait exister à la place, parce que je ne le sais pas moi-même. Je suis seulement convaincu que, étant donné notre intelligence qui nous a même permis de nous rendre dans l'espace et d'en revenir, nous aurions pu faire mieux en termes de formulations sociétales. Un de mes slogans favoris : Laissez les nations mourir, que l'humanité puisse vivre. Ce crime, appelé Nation, est seulement surclassé par la Religion - à la différence de la spiritualité, notez ceci !

Cependant, pour en revenir au Nigéria, c'est l'humanité dont je fais partie vers qui mon allégeance continue se tourne. Et ceci est souvent objet de critiques, et même parfois de franche hostilité. Il est difficile, très difficile de ne pas haïr, et même de mépriser ce qui fait partie de ce qui se définit comme "Nigérian". Mais ceci est vrai de toutes les nations du monde.

ADM : Face au chaos, le Nigéria continue sans relâche à multiplier les talents dans le domaine littéraire. Est-ce que l'art de raconter des histoires est en effet un don inné aux Nigérians ? Ou pensez-vous qu'il y ait une autre explication derrière elle - peut-être que la littérature fleurit en temps de crise ?

WS : Ah oui, ceci a été un des phénomènes les plus vivifiants de ma génération - en regardant en arrière, on remarque qu'il n'y a aucun vide stérile, aucun hiatus. Peut-être est-ce que ça règle les comptes par rapport à une baisse de la productivité créative de ma génération, une complaisance rampante - à quoi bon ! Et donc beaucoup d'entre eux, et en particulier les femmes, produisent en série des choses excellentes. Quelle est la cause d'une telle créativité, en particulier par rapport à d'autres pays africains? Il y a quelque chose à propos des Nigérians - vous les rencontrez dans le monde entier - qui provoque réponse structurée sous une forme ou l'autre. Parfois, ces réponses font tortiller certains de colère, de dégoût ou d'embarras. Parfois cependant, on voit ressortir un besoin créatif - Ogun soit loué! 

Oh d'ailleurs, cette évocation m'a rappelé autre chose. Serait-ce la même impulsion qui a transféré et transplanté la spiritualité de ma partie du monde vers le Nouveau Monde? Un riche contexte mythologique, en face de l'Ouest Yoruba vers les peuplades riveraines du Delta et les Igbo - contexte qui est le même que celui d'une longue tradition de la narration et de récitations épiques? Toutes les louanges - summa cum laude - à Ogun!

Avec l'aimable autorisation de Doppiozero"Why Africa?" Letter 27. Traduction par ACPCultures+

 

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