POUR UNE RECONNAISSANCE DE LA CRÉATIVITÉ AFRICAINE

Pour une reconnaissance de la créativité africaine

Entretien avec Alphadi, créateur de mode nigérien

Convaincu que « la culture est un point de départ incontournable pour le développement », Alphadi fait vivre l’industrie textile et valorise les savoir-faire traditionnels à travers le continent africain. Fondateur du Festival international de la mode africaine, ce créateur de mode mondialement reconnu est devenu un symbole de la lutte pour le progrès économique. Son dernier rêve est en passe de se réaliser : la création d’une grande école de la mode et des arts à Niamey. Rencontre avec le « Magicien du désert ».

 

Vous vous définissez comme « le plus panafricain de tous les panafricains ». D’où vient ce sentiment ?

Je suis panafricain par le sang, mais aussi par conviction. Je suis né à Tombouctou d’une mère marocaine et d’un père nigérien d’origine arabe, j’ai grandi au Niger et j’ai fait une partie de mes études au Togo. J’ai aussi de la famille au Maroc, en Mauritanie, en Côte d’Ivoire. Tous ces pays font partie de ce métissage que je porte en moi et que je brandis comme un étendard de l’unité et de la dignité africaine.

Qu’est-ce qui vous a amené à la mode ?

Depuis mon enfance, j’ai un élan créateur que je n’ai pu exprimer qu’à la mort de mes parents. Pour eux, il était hors de question que je fasse de la mode ! Ils y voyaient « un travail de femme » et une incompatibilité avec l’islam. Pour ne pas les blesser, j’ai fait une licence de tourisme à Paris. Le jour, j’étudiais, le soir, j’allais aux défilés de mode. J’ai fini par côtoyer bon nombre des grands couturiers de l’époque.

Trois ans plus tard, vous présentez votre première collection au Niger.

En effet. À l’origine, je souhaitais mettre en place un projet de textile africain avec le regretté Chris Seydou, grand créateur malien. Mais je me suis retrouvé seul et j’ai réuni toutes mes forces d’autodidacte pour créer un atelier de tissage et de broderie.

Comment avez-vous financé ce projet ?

Au tout début, j’ai investi de ma poche en travaillant avec une usine de tissage au Niger. C’est ainsi qu’est né le tissu Alphadi. Ensuite, j’ai bénéficié du Programme d’appui au départ volontaire de la fonction publique, d’un crédit d'appui au projet d'entreprise et d’une subvention de l’Union européenne. J’ai acheté mes premières machines, embauché les premiers employés : la marque Alphadi était née.

Une marque qui a gagné ses lettres de noblesse à Paris en 1985.

Le moment le plus fort reste le deuxième Festival international de la mode à Paris, en 1987. Mille mannequins, des dizaines de milliers de spectateurs, un milliard de téléspectateurs à travers le monde ! Voir sa collection défiler à ciel ouvert dans les jardins du Trocadéro, accompagnée de griots et de dromadaires, quelle émotion !

C’était la consécration de tous vos efforts, mais aussi une belle reconnaissance du travail des artisans.

En effet, je travaille avec des artisans très talentueux. Dès le début, j’avais engagé plus d’une dizaine de tisserands et une vingtaine de techniciens spécialisés dans la couture, la broderie et le perlage. Plus tard, j’ai créé une équipe de bijoutiers au Niger, puis une équipe de tanneurs au Maroc. Je me bats pour mettre la population en valeur, pour la faire travailler, pour faire reconnaître sa créativité.

 Par quels moyens militez-vous ?

À l’origine, mon projet en tant que créateur de mode repose sur la revitalisation de l’industrie textile africaine et la valorisation des savoir-faire traditionnels. Toutes mes démarches sont orientées vers ces objectifs.

Combien de personnes employez-vous aujourd’hui ?

Entre 150 et 200 personnes, sans compter les sous-traitants. À mon sens, un créateur de mode est aussi un créateur d’emplois. J’ai toujours été convaincu que la culture était un point de départ incontournable dans le développement d’un pays.

Vous présidez la Fédération africaine des créateurs depuis 1994. Quelles sont vos principales fonctions ?

La Fédération a vu le jour au Ghana et a déplacé son siège au gré des situations politiques des pays africains. Je dois avouer que nous n’avons pas les moyens de nos ambitions, mais je fais tout mon possible pour aider le développement de la mode et du design africains dans toute leur diversité.

L’édition de 2013 de votre festival de mode s’est déroulée sous le sceau de la paix.

En effet, notre slogan était « Pour une Afrique de métissage et de paix » et nous avons rendu hommage à Nelson Mandela, figure emblématique de la paix. J’ai présenté une collection de haute couture en blanc et organisé un défilé dans les rues où tout le monde était habillé en blanc. Paix, culture et développement sont les mots-clés qui accompagnent toutes les éditions du FIMA. Le festival réunit tous les deux ans des créateurs de tous les pays africains, mais aussi des invités venus d’Europe, d’Amérique, d’Asie. Autant le Festival met l’Afrique à l’honneur, autant le dernier jour, il réunit le monde entier sur le même podium.

 Assoumana Malam Issa, ministre de la Renaissance culturelle, des Arts et de la Modernisation sociale, a présidé la cérémonie de lancement de la 10e édition. Il a annoncé sa décision d'accompagner le FIMA dans sa mission de faire de l'industrie de la mode et de la haute couture un outil permanent au service du développement. Labellisé comme un événement culturel phare du Niger, il nous sera désormais possible d'organiser le festival chaque année.

Les jeunes créateurs africains y trouvent-ils leur place ?

Une place privilégiée ! Nous organisons depuis 2003, tous les deux ans, un concours de jeunes stylistes en collaboration avec l’Association française d’action artistique et depuis 2010, avec l’Institut français. Nous recevons entre 250 et 300 dossiers. Un jury international se réunit au Musée des arts décoratifs à Paris et choisit trois lauréats. Depuis cinq ans, les prix sont financés par l’Union économique et monétaire ouest-africaine. Nous avons aussi un prix pour les mannequins africains qui augmente leurs chances de devenir top-modèles.

Avez-vous d’autres projets qui visent à promouvoir les jeunes créateurs en Afrique ?

Mon grand projet du moment est l’établissement d’une grande école internationale de la mode et des arts à Niamey. Cela fait dix ans que j’y songe. J’attends d’autres financements pour que ce rêve devienne une réalité. Nous avons prévu un atelier usine qui pourra accueillir une trentaine de couturiers du pays et de l’étranger. Ils pourront y créer leurs collections et, le cas échéant, les fabriquer et les vendre sur place.

Nous allons construire l’école grâce aux bailleurs de fonds, mais elle devra fonctionner de façon autonome. C’est pourquoi les formations seront payantes, bien que pas très onéreuses. La Fondation Alphadi octroiera des bourses et les élèves pourront partiellement couvrir leurs frais d’études en vendant leurs produits dans les boutiques de l’école. Elle créera également une « pépinière de la culture », en offrant des bourses de formation à la création artistique et à la mode.

Quel est le rôle de la Fondation Alphadi ?

J’ai créé d’abord l’association Alphadi en 2000, qui est étroitement liée au FIMA et œuvre notamment dans le domaine de l’éducation, mais pas seulement. Pour vous donner un exemple, j’ai organisé à plusieurs reprises des téléthons, dont un en 2012 pour les réfugiés maliens qui a été une très grande réussite. Nous avions travaillé en partenariat avec l’Office du Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés. Nous avons recueilli environ 52 000 euros et presque 80 tonnes de céréales. Actuellement, je suis en train de créer la Fondation Alphadi Héritage qui s’occupera surtout de la formation des femmes et des jeunes filles, mais aussi de la santé et de la malnutrition.

 

 

Alphadi a été nommé Artiste de l’UNESCO pour la paix le 25 janvier 2016. Il a rejoint la Coalition des artistes de l’UNESCO pour l’Histoire générale de l’Afrique le 23 avril de la même année.

Source : UNESCO.org

10 octobre 2017
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