PLEINS FEUX SUR L’ART DE L’OBSCURITÉ

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PLEINS FEUX SUR L’ART DE L’OBSCURITÉ

Réclamant la réorientation de ces feux, le Kin ArtStudio s’est donné pour mission de diriger l’attention vers la pratique contemporaine congolaise dans le domaine des arts visuels. Le Kin ArtStudio n’est pas seulement un open space comprenant quelques ateliers, un bureau et un studio résident—cette structure, créée en 2011 par l’artiste Vitshois Mwilambwe Bondo, défend fermement ses valeurs. Le studio emploie une stratégie d’accompagnement et travaille avec de jeunes artistes, en permettant leurs expressions créatives et soutenant leur développement artistique grâce à un accès à la documentation, un dialogue concernant leurs œuvres, des expositions, des ateliers, des opportunités en résidence et du réseautage.

Le Secteur de Coopération et de Développement se charge en large partie de promouvoir et diffuser les productions locales. Cependant, sincèrement, qui veut en réalité compter sur ou dépendre des agendas politiques de pays lointains, pays qui ont un intérêt dans les ressources et minéraux du Congo bien plus que dans ses talents exceptionnels…On ne peut nier que le pays est actuellement en train d’être exploité et excavé de fond en comble. La scène artistique du Congo se repose sur ces faits. La série d’installations d’éclairage intitulée System (2016) de Nkembo Moswala évoque la malédiction d’un pays à la disposition d’un système mondial tournant maintenant son attention vers l’art de ce même pays. The Kin Artstudio plaide en faveur d’une position autonome qui permettrait à la nouvelle génération d’artistes congolais de disposer d’outils et de ressources en effectuant leur propre représentation.

Si le pseudo-“art contemporain africain” soutient le marqueur global en ralliant l’approche de la biennalisation et la marchandisation de l’art aux foires internationales, il devrait plutôt s’interroger sur ses pratiques. En conséquence, toute appréciation du “local” devrait être précédée par une compréhension approfondie du contexte dans lequel les créations visuelles font surface et un engagement visant à leur intégration locale.  

Dans ces efforts, le Kin ArtStudio a créé le projet ‘Mobile Art Gallery’, maintenant dans sa troisième edition. Pour la plupart des habitants de Kinshasa, “art” ou “artiste” est synonyme avec musique et ndombolo – un style et une expression de dance populaire et urbaine. Ils ignorent les pratiques de l’art visuel. Ce projet répond à un impératif culturel : que l’art puisse dialoguer avec un plus grand public. Le format – une structure en plusieurs morceaux pouvant être installés et désinstallés n’importe où dans la ville – permet alors un large périmètre. Naviguant la ville à la recherche de jeunes artistes prometteurs, le Kin ArtStudio  donne l’opportunité à ces jeunes d’exposer leurs œuvres dans la Mobile Art Gallery. Bien qu’ils ne connaissent pas nécessairement les codes des galeries, le public interagit quand même avec les œuvres, en transcendant le vernis et la nature exclusive des expositions. Dans la troisième plus grande métropole du continent, une mentalité de “faire-soi-même” s’impose. “L’art de l’obscurité” porte l’abnégation, l’ingéniosité et le rêve qui caractérisent l’environnement urbain de Kinshasa. Les traits communs entre les quatre artistes qui travaillent de prêt avec cette structure sont leur dévouement, leurs techniques précises et leur approche pluridisciplinaire, ainsi que leur inventivité en termes de matières. Nkembo Moswala, Aristote Mago, Serge Diakota et Fransix Tenda sont juste des examples de l’énergie florissante et prospère qui émanent du pôle créatif se luttant toujours pour naviguer une carte de l’art qui fut dessinée d’une manière arbitraire. C’est la qualité de leurs œuvres, l’intégrité de leurs approches et leur capacité de naviguer cette carte qui assureront leur reconnaissance et positionement durable.

Dans le cadre de ses œuvres, Aristote Mago recycle ce que l’on appelle des “market bags”, nouant des fils synthétiques ou de laine et collant plusieurs éléments du même sac afin d’obtenir des formes corporelles. Serge Diakota a développé une technique qui mélange la photographie, les épreuves et le grattage afin d’explorer graphiquement les différentes sortes de structures (comme les assiettes et les bouchons), ce qui crée des compositions riches et colorées. Fransix Tenda crée des sculptures irrégulières, en martelant des récipients en métal et en rassemblant des déchets en métal sur lesquels il paint. Finalement, Nkembo Moswala met en place des installations surtout de lumière pour révéler le processus assez complexe de petits trous perçant un large tarpaulin. 

Guidés par Vitshois Mwilambwe Bondo, ils présenteront leurs dernière réalisations à l’exposition ‘Young Congo, a Common Spirit’, qui se déroulera avec un peu de chance à Kinshasa avant de se déplacer dans le continent et à l’étranger en 2017. Cela sera une opportunité de présenter ces jeunes artistes congolais qui ont exploré et redéfini leurs pratiques concernant les difficultés auxquelles ils font face ensemble. 

En l’absence d’un marché durable et local et d’une institution de régulation ou d’un agent pour la circulation et marchandisation de l’art visuel, le Kin ArtStudio sensibilise la population concernant les problématiques qui existent parmi les artistes affiliés et joue un rôle actif dans l’identification des opportunités qui valent la peine (résidences, manifestations liées à l’art et récompenses) tout en aidant les artistes à Kinshasa à avoir plus de visibilité et de croissance artistique. Les artistes émergents sont sujets à une logique socio-économique donnant l’autorité aux acheteurs et aux programmateurs. C’est précisément pour tamiser cette réalité que le contrôle doit être repris. Les efforts du studio cherchent à guider la jeune génération d’artistes visuels parmi cette carte déformée, en évitant les pièges économiques qui oppriment leur créativité, leurs talents et leur intégrité artistique, ou essaient bêtement de s’aligner sur les taux croissants du marché de “l’art contemporain africain.”

Malgré lui, le Kin ArtStudio joue les rôles d’un atelier, d’une plate-forme de conservateurs, d’un centre de formation non-formel, d’un lieu d’exposition et d’un manager d’art. Ce caractéristique multifonctionnel est nécessaire mais pose aussi des difficultés. Kinshasa est un contexte méprisant, où les faux acteurs culturels désirent saisir les nombreuses authentiques expressions d’art qui émanent de la ville. Le Kin ArtStudio insiste sur la fierté et l’affirmation de soi du domaine de l’art visuel contemporain congolais et sur les expressions d’art créatives émanant et accréditées aux producteurs même.   

L’art de l’obscurité ne brille pas comme un diamant. Viscéralement noir, rayonnant vivement, menant une lutte avec comme but le pouvoir et l’indépendance, ses perspectives fructueuses dépendent de la préservation et l’union de ses ressources. Il ouvrira ses portes aux collaborations enchérissantes, celles qui peuvent accorder de l’importance à la créativité plutôt que simplement la diversification.

Jean-Sylvain Tshilumba Mukendi, Art South Africa

26 janvier 2017
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