LES JEUNES EN AFRIQUE, CRÉATEURS DE NOUVELLES CULTURES POPULAIRES

Printer Friendly and PDF

Les jeunes en Afrique, créateurs de nouvelles cultures populaires

Les jeunes sont des acteurs sociopolitiques clés dans le monde et en Afrique. Ils marquent leur présence, à la fois localement et mondialement, grâce à la production culturelle populaire, notamment la danse. Ces nouvelles créations artistiques réalisées par la jeunesse s’expriment désormais sur Internet.

L’analyse des musiques en Afrique est trop souvent privilégiée au détriment de l’étude de la production corporelle et aux réactions physiques face à la musique, la danse. La littérature scientifique récente ignore largement cette dernière. Les corps dansants expriment et communiquent non seulement des réponses émotionnelles, mais ils incarnent aussi l’histoire et la culture.

 

Le kuduro angolais et Internet

Le kuduro illustre parfaitement la manière dont l’imagination donne force aux pratiques sociales. Des centaines de vidéos, créées dans la banlieue de Luanda, montrent des jeunes danseurs effectuant leurs chorégraphies sur un style musical appelé kuduro. Parmi ces vidéos, beaucoup présentent des danseurs amputés – de jeunes hommes ayant perdu une jambe sur des mines antipersonnel posées pendant la guerre civile en Angola. Ces danseurs mettent fièrement en avant leurs prothèses, soulignant de fait l’histoire récente de leur pays. La danse populaire révèle ici un contexte dans lequel les corps, parfois stigmatisés socialement, veulent être regardés et disent quelque chose.

Les jeunes en Afrique jouent un rôle visible, quoique largement méconnu, de créateurs de culture ou de lanceurs de tendances artistiques – ces tendances étant désormais affichées mondialement par le biais d’Internet, et en particulier sur YouTube. Partout dans le monde, il est possible d’écouter et de télécharger sur YouTube des vidéos de danses émergeant des villes africaines, ainsi que des vidéos de récents concerts. Il existe d’innombrables exemples de jeunes Africains de la diaspora qui s’approprient les pas de danses populaires qu’ils voient circuler sur Internet pour créer leurs propres styles. À Paris, le « coupé-décalé », une danse venue d’Abidjan, se mélange parfois avec d’autres danses des clubs européens, produisant des pas de danses hybrides qui sont ensuite diffusés sur YouTube. Vues par les danseurs de « coupé-décalé » d’Abidjan, qui peuvent alors adapter de nouveau leur danse, ces vidéos sont les outils de la circulation d’imaginaires et de pratiques sociales.

Internet est devenu un puissant média par lequel les jeunes peuvent présenter leurs créations sans avoir à passer par les voies formelles des industries de la musique et de la danse. Les progrès technologiques ont contribué à la création de nouveaux médiums utilisés par les jeunes pour imposer leur présence dans l’espace public. Dans de nombreux pays de l’hémisphère sud, les instruments de musique coûtent désormais plus chers que certaines formes de la technologie informatique, comme les boîtes à rythme et les synthétiseurs. Les jeunes Africains urbains en Angola sont aujourd’hui équipés pour produire de la musique avec des moyens moins coûteux, ce qui a eu comme conséquence de donner naissance à une myriade de nouveaux genres de musique accompagnés de nouvelles formes de danse.

 

Kinshasa, capitale de la danse

La popularité croissante de l’expression artistique des jeunesses citadines africaines s’exprime également dans les danses populaires des groupes de la scène musicale congolaise. Kinshasa est reconnue dans toute l’Afrique et dans le monde pour ses musiciens et danseurs virtuoses.

Chaque groupe a son propre chorégraphe qui forme les danseurs pour les représentations. Beaucoup de chorégraphes puisent leur inspiration dans une multitude de sources, notamment les danses créées par les enfants de la rue, ou shegue en lingala. Ces enfants, vivant dans les rues de Kinshasa, sont considérés par la société comme de la « vermine » et des exclus sociaux. Cependant, ils sont aussi d’importants créateurs culturels, utilisant les déchets ménagers pour inventer de nouveaux instruments de musique, qui produisent des sons percussifs. La danse est une activité quotidienne chez les shegue, et de nouveaux pas de danse sont inventés pour refléter leurs réalités quotidiennes. Certains pas de danse sont popularisés par des danseurs professionnels, qui les interprètent avec des groupes sur scène. Les shegue traînent souvent autour des bars et des discothèques dans l’espoir de gagner de l’argent en gardant des véhicules, et parfois en dansant devant les bars et discothèques au son de la musique provenant de l’intérieur des salles. Ils font parfois preuve d’une telle virtuosité qu’ils attirent l’attention non seulement des passants mais aussi des chorégraphes qui sont constamment à l’affût des nouveaux mouvements et gestes qu’ils pourront intégrer dans leurs propres chorégraphies.

Les jeunes sont dès lors des acteurs clés de la culture populaire partout dans le monde, et surtout au Congo où les influences des productions chorégraphiques sont mondiales. « La marginalité et la vie à la marge, ressenties par les jeunes, les placent exactement au centre et génèrent un pouvoir énorme », explique l’anthropologue De Boeck.

 

Article complet de Lesley Nicole Braun sur Le Monde

 

27 avril 2016
© copyright 2012 : ECO3 S.P.R.L. - webmaster@acpculturesplus.eu