LES ARTISTES AFRICAINS ONT-ILS VRAIMENT LA COTE ?

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Retopistics : A Renegade Excavation, par l'Éthiopienne Julie Mehretu. ©CHRISTIE'S IMAGES/CORBIS

Les artistes africains ont-ils vraiment la cote ?

Alors que s'ouvre la Biennale de Dakar (le 3 mai) et la foire d'art africain contemporain 1:54 (à New York, du 6 au 8 mai), la création du continent bénéficie d'une vaste médiatisation et d'une reconnaissance accrue. Mais que se passe-t-il du côté du marché ?

Extrait de l’article de Nicolas Michel, sur Jeune Afrique

 

Coloré, différent, dynamique, exotique, politique, engagé, vivant, vivifiant, surprenant : les épithètes ne manquent pas pour qualifier l’art africain contemporain. Si elles continuent d’agiter les méninges de quelques puristes, les vieilles discussions sur la validité même de ces termes – « art africain contemporain » – ont été soigneusement remisées au fur et à mesure que les différents acteurs du marché découvraient qu’il y avait là un « label » aguicheur sur le plan du marketing. L’attention accrue dont bénéficient les artistes issus du continent est portée par de nombreuses initiatives individuelles qui, à leur tour, en suscitent de nouvelles.

À Londres, en 2013, la Marocaine Touria El Glaoui créait 1:54, Contemporary African Art Fair pour répondre à la faible représentation des artistes africains dans les grandes foires internationales comme la Frieze London. Il y eut des réticences au début de la part des artistes, qui craignaient de se retrouver prisonniers d’un ghetto. Trois ans plus tard, ces réserves semblent avoir été laissées de côté. Non seulement 1:54 a lieu chaque année en octobre entre les murs de la Somerset House, mais en outre elle prend de l’ampleur et s’installe désormais une fois l’an au Pioneer Works, à New York, en mai

Sur le continent, la foire de Marrakech vient de s’achever, la prochaine FNB Joburg Art Fair aura lieu en Afrique du Sud du 9 au 11 septembre, tandis que la Cape Town Art Fair se tiendra en février 2017. Comme dans d’autres domaines, l’Afrique du Sud se distingue par le dynamisme de son marché de l’art.

Sortes de supermarchés où peintures, photographies et sculptures s’échangent selon des codes particuliers, les foires montrent l’existence d’un marché officiel où, par l’intermédiaire des galeries, les artistes vendent aux collectionneurs et aux institutions. Ensuite, les œuvres peuvent se revendre sur le second marché, dans les maisons spécialisées.

 

Etat de la situation actuelle

Jusqu’à 2015, ce bazar de l’art africain contemporain était peu étudié, et, pour obtenir des chiffres, il fallait se contenter des rares paragraphes qu’Artprice voulait bien consacrer aux « marchés émergents » dans son rapport annuel. L’année dernière, les choses ont changé avec l’« Africa Art Market Report », réalisé par le marchand d’origine ivoirienne Jean-Philippe Aka.

Comme si la création africaine datait d’avant-hier, peu importe que le premier Fesman ait eu lieu en 1966, que la Biennale de Dakar existe depuis 1992, que les Rencontres de Bamako se tiennent à peu près régulièrement tous les deux ans, que les artistes (sur)vivent et travaillent partout de Tanger au Cap : les seules références citées de manière pavlovienne sont les expositions « Magiciens de la terre » (1989) et sa petite sœur, « Africa Remix » (2005), comme si tout avait commencé à Paris.

Mais le principal problème n’est pas là : la surenchère médiatique tend à laisser penser que le marché de l’art africain est en plein boom et que les prix ne cessent de croître. À Londres, le Nigérian Ayo Adeyinka dirige Tafeta, galerie d’art sans vitrine. « Il y a sans aucun doute aujourd’hui un intérêt médiatique fort pour l’art africain contemporain, dit-il. Mais du point de vue du marché, l’intérêt est bien moindre. » Il suffit de jeter un œil au classement proposé par le rapport de Jean-Philippe Aka pour se rendre compte à quel point les différences de cote demeurent préoccupantes entre un artiste labellisé « africain » et l’un de ses collègues américain ou chinois.

« Le problème, c’est que certaines générations d’artistes répondent à des questions auxquelles on a déjà répondu en Occident, explique Jean-Philippe Aka. Il y a des artistes qui sont ringards aux yeux des collectionneurs européens ou américains. Les trucs politiques, par exemple, le marché n’en veut pas vraiment. » Sous-entendu : le marché reste dominé par des Occidentaux imposant leurs goûts d’Occidentaux.

Faute de combattants dynamiques du côté des institutions publiques, des personnalités passionnées prennent la relève. Parmi eux, Jean Pigozzi fut l’un des premiers à s’intéresser aux artistes africains, dont il acheta les œuvres par milliers. En visite à Paris pour l’exposition Seydou Keïta, qui présente nombre de tirages lui appartenant, il tranche avec sa façon de faire toute personnelle : « Ces photos-là devraient valoir 100 000 euros, elles n’en valent que 15 000 ou 20 000 ! Pourquoi ? Parce que les Africains n’achètent pas ! Tant qu’ils n’achèteront pas les œuvres de leurs compatriotes, le marché ne va pas évoluer. J’espère qu’ils vont se réveiller ! ».

Jean-Philippe Aka défend une approche prudente, progressive, plutôt qu’assujettie aux effets de mode. « L’art, c’est une question de temps, dit-il. Ce monde n’est pas pour les gens pressés. Tout ce qui est produit en Afrique n’est pas forcément de qualité : il faut prendre le temps d’affiner ses connaissances et son œil. Mais c’est un art qui conserve tout son potentiel de croissance. »

 

Quel avenir pour l’art contemporain africain ?

Nombreux sont ceux qui tablent sur les 165 000 millionnaires africains pouvant se permettre des dépenses de luxe. Les marchés les plus dynamiques en Afrique subsaharienne sont d’ailleurs ceux qui comptent le plus de riches, l’Afrique du Sud (48 000 millionnaires) et le Nigeria (16 000). Cité par Artnet, le directeur du département d’art africain contemporain de Bonhams, Giles Peppiatt, prévoit ainsi une croissance de long terme. « La plus grande menace, ce serait que le marché fasse l’objet de spéculations comme cela s’est passé pour le marché chinois. Nous avons constaté une importante baisse des valeurs quand les spéculateurs se sont retirés… » En matière d’art, le temps est une valeur changeante et imprévisible.

02 mai 2016
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