LA SCÈNE ARTISTIQUE KENYANE

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La scène artistique kenyane

Les artistes prometteurs kenyans se tournent de plus en plus vers des endroits en dehors des galeries conventionnelles afin d’exposer leurs œuvres. Traversées de frontières & définition de nouveaux standards : Margaretta wa Gacheru nous décrit la scène artistique florissante du Kenya.  

Peut-être le signe le plus flagrant du dynamisme actuel de la scène artistique contemporaine du Kenya est que ses artistes les plus éminents ont commencé à traverser leurs frontières, exposant de plus en plus dans la région et à l’étranger. C’est un effet de ruissellement qui correspond totalement à la scène artistique locale d’aujourd’hui, une scène tout à fait florissante.

Rien qu’en Afrique du Sud, Peter Ngugi et Ehoodi Kichapi, deux des artistes principaux du Kenya, exposent actuellement en solo aux lieux d’exposition respectifs de la Nini Gallery à Cape Town. Beaucoup d’autres Kenyans – Dennis Muraguri, Jackie Karuti, Ato Malinda et Paul Onditi – ont exposé à l’édition 2016 de la FNB JoburgArtFair, et un sculpteur kenyan, Cyrus Kabiru – avec son art C-Stunner eye-ware – est actuellement représenté par la SMAC Gallery.

L’art contemporain kenyan est en large partie déterminé par le regard de l’occident. Il n’est pas encore largement reconnu sur la scène artistique mondiale. Il n’y a pas très longtemps, les savants qui étudiaient l’art africain n’avait pas grand-chose à dire sur le sujet, à part que les marchands locaux vendaient toujours des figurines en bois aux touristes que ces experts appelaient “l’art de l’aéroport” ou “l’art du souvenir.” Après tout, c’était les occidentaux Matisse et Picasso qui avaient confirmé que quelque chose d’incroyable se passait dans l’ouest du continent africain. On entendait dire que l’Afrique du sud indépendante était en train de monter rapidement aussi, mais à l’est, on pensait qu’il y avait aucune activité. Ces stéréotypes sont toujours présents aujourd’hui, mais la situation en Afrique et surtout au Kenya est en train de rapidement changer. Cependant, les médias (mis à part les savants) ont eu le temps (ou l’inclination) de s’intéresser à ce développement. 

 Plus récemment, Financial Times a écrit un article concernant Paul Onditi, un artiste qui fait partie des artistes kenyans ayant exposé à New York et à Londres. Des artistes tel que Peterson Kamwathi, Beatrice Wanjiku ou encore Michael Soi sont de plus en plus impliqués dans les conversations concernant l’activité de l’art Kenyan contemporain. Pourtant même Financial Times n’a pas rebondi sur le fait que les artistes kenyans exposent aussi à Yokohama, Barcelone, Paris, Luanda et Cape Town. Malgré des expositions de plus en plus internationales de ces artistes, ils représentent la partie visible d’un iceberg, et sont indicatifs de l’intérêt croissant dans la production des artistes de la région.

Afin de répondre à la demande d’espaces où les artistes peuvent exposer (et idéalement vendre) leurs œuvres au Kenya, de nouvelles galeries et centres d’art ouvrent leurs portes presque une semaine sur deux. L’une des plus récentes, la Polka Dot Gallery, a ouvert fin septembre et expose un vaste mélange d’art indigène kenyan et art provenant du Kenya mais signé par des artistes expatriés. Juste avant la Polka Dot Gallery, il y avait l’ouverture de The Art Space, précédée par Fundii Art Centre, Shifteye Gallery, et The Little Gallery, parmi d’autres.

Malgré le chiffre croissant des espaces disponibles, les artistes prometteurs kenyans se tournent de plus en plus vers des espaces en dehors des galeries conventionnelles afin d’exposer leur art en contactant des hôtels de luxe, des restaurants haut de gamme, des cafés et des centres commerciaux. MaryAnn Muthoni expose actuellement au Two Rivers Mall des centaines de mètres de mosaïques murales. Les sculptures primées de Maggie Otieno et Peterson Kamwathi gardent la tête haute à l’entrée du Garden City Mall. Peter Ngugi est au point d’installer son Coffee Tree de cinq mètres à The Hub, un centre commercial aisé dans la banlieue de Karen, Nairobi. Les galeries d’art un peu plus vieilles comme One Off, Circle Art, Red Hill et Banana Hill ont des plannings très chargés, avec des expositions en cours chaque mois. On pourrait dire la même chose des centres d’art étrangers comme l’Alliance Française, le Goethe Institute, et l’Italian Institute of Culture, des sites convoités qui sont très fréquentés par la CBD. Même l’Ambassade Russe monte des fois des expositions d’art kenyan. Cependant, malheureusement, la scène artistique visuelle n’a quasiment pas été soutenue par le gouvernement, une attitude envers les arts qui peut être adéquatement illustrée par l’histoire même du pays :   

En 1963, à l’aube de l’indépendance du Kenya, le premier ministre des affaires étrangères, Joseph Murumbi (devenu vice-président par la suite) propose l’établissement d’une galerie nationale d’art. Hélas le projet échoue, et vingt ans plus tard, Joseph Murumbi, retraité, vend son manoir et sa précieuse collection d’art pour “un rien” au gouvernement kenyan, sous condition qu’ils sécurisent la collection et créent le Joseph Murumbi Institute of African Art dans son ancienne demeure. The Institute était pour lui le meilleur second choix après la National Art Gallery, qui servirait aussi de centre de recherches où des savants du monde entier pouvaient venir étudier l’art traditionnel et contemporain africain. Pas longtemps après que la vente soit complétée, des membres de la famille du président kenyan, Daniel arap Moi, ont saccagé la collection et démoli la demeure Murumbi. D’après Alan Donovan, l’associé de Murumbi et le co-fondateur du African Heritage Pan African Gallery, ils ont détruit la maison avec comme arrière-mission la construction de H.L.M. sur le site. Aujourd’hui le gouvernement kenyan n’est toujours pas convaincu de la valeur des arts visuels. Quelques politiciens et hommes d’affaire milliardaires ont commencé à collectionné l’art kenyan, cependant, la plupart du temps, ils le font après avoir entendu que les artistes locaux commencent à gagner de grosses sommes grâce aux ventes de leurs œuvres. Ces hommes commencent à voir le potentiel en ce qui concerne l’achat des œuvres signées par des artistes locaux.

Bien que l’espoir de Murumbi de voir une galerie nationale d’art kenyan se soit presque totalement éteint, le Nairobi National Museum – à la base, un musée d’histoire nationale – détient maintenant d’une “Creativity Gallery” florissante où plusieurs nouveaux arrivants sont accordés des lieux pour exposer. Ce soutien aux artistes prometteurs est également amélioré par la foire de “l’art abordable,” où les artistes sont obligés de sous-évaluer leurs œuvres, mais au moins leurs œuvres ont une chance d’être achetées. On remarque que les artistes ne retiennent plus leurs souffles en espérant d’être soutenus, et que, graduellement, les personnes du coin visitent les galeries, viennent aux vernissages, et achètent eux-mêmes des œuvres.  

Un des signes les plus positifs est l’émergence des “incubateurs” d’artistes, où des artistes en herbe viennent travailler dans des espaces collectifs où ils exposent et sont même conseillés par des artistes un peu plus établis qui travaillent là. Cette tendance a commencé il y a plusieurs années quand le premier centre d’art indigène kenyan, Paa ya Paa, a été ouvert au milieu des années 1960. Depuis ce moment, des lieux comme Kuona Trust et The GoDown art centre ont des studios collectifs où des artistes avec peu d’expérience peuvent travailler aux côtés d’artistes établis. Le dernier collectif d’artistes est Maasai Mbili. Il se trouve à Dust Depo, à Kibera, un des bidonvilles les plus larges du Kenya. Les artistes travaillent côte à côte avec un des artistes les plus proéminents du pays, Patrick Mukabi et Brush tu Art, un groupe de cinq artistes pratiquants qui ont ouvert leur studio pour partager leur passion et leur pratiques en peinture avec des nouveaux arrivants.

Tous ces développements contribuent à la prospérité de la scène artistique kenyane. Cependant, un des phénomènes kenyans qui a capté l’attention locale et internationale est l’East African Art Auction, lancée par la Circle Art Gallery. Elle joue un rôle central dans le rehaussement de la valeur de l’art kenyan et provenant de l’Afrique de l’est. Ceci dit, il n’y a aucun facteur en particulier qui a joué le plus grand rôle dans la transformation de la scène artistique kenyane, aujourd’hui si vibrante. C’est la convergence de tous ces éléments qui a causé un changement qualitatif en passant de “l’art du souvenir” à ce qui donne aujourd’hui de la vitalité à l’art émergent kenyan.

 Source: Art South Africa

10 février 2017
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