HUBERT LABA NDAO, RÉALISATEUR DE DAKAR TROTTOIRS

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22 novembre 2013

Après Teuss Teuss, un premier film de fiction réalisé en 2007 qui obtint de nombreuses distinctions, le cinéaste sénégalais Hubert Laba Ndao réalise un long métrage intitulé Dakar Trottoirs, avec le soutien du Programme ACPCultures+. Celui-ci met en scène un groupe de jeunes marginaux à Dakar qui va se confronter à ses rêves. Le film sort le 6 janvier 2014 au Sénégal.

Le réalisateur Hubert Laba Ndao

Votre film Dakar Trottoirs traite d’une certaine jeunesse africaine, urbaine et marginale? Pourquoi  ce sujet ?

C’est d’abord un thème qui me tenait à cœur. Je suis né dans un quartier populaire où j’ai côtoyé ce monde marginal  qui vit au rythme de petits trafics mais sans pour autant verser forcément dans la violence. Le leitmotiv était de pouvoir s’en sortir. Mon immersion dans cet univers m’a poussé à rejoindre le producteur Moctar Bâ dans le développement du projet. Des lors, ma démarche était de montrer un autre Dakar dans sa faune nocturne ou des jeunes évoluent sans se soucier de leur sort. La plupart des pays africains portent en leur sein des enfants qui ont grandi hors des milieux structurés. Ils ne connaissent que la rue. Ils se débrouillent tous les jours pour alimenter des rêves qu’ils essaient de concrétiser à leur manière. Mais parfois, le cauchemar peut être au bout.

Il ya aussi ce quartier du Plateau qui m’intrigue et qui regroupe l’essentiel de l’activité économique du pays. La journée, il est envahi par une masse humaine qui vaque à ses occupations quotidiennes. Son visage surréaliste donne l’impression d’être une véritable fourmilière. Par contre, aux premières lueurs du soir le centre ville se vide de ses occupants et fait place à un autre Dakar. Le « deal » y est la règle, la grâce côtoie la misère, la sensualité est omniprésente, la violence aussi. Ici tous les rêves sont permis. Il ya enfin cette plastique de Dakar où tout se mélange.

Vous êtes réalisateur mais aussi directeur de casting. Comment avez-vous choisi les principaux acteurs du film ? Sont-ils tous des acteurs professionnels ?

Le choix d’acteurs non professionnels pour les rôles principaux a été un parti pris. Pour une histoire singulière qui se passe dans la rue et dans un univers nocturne, il me fallait trouver des comédiens qui n’ont pratiquement pas eu maille avec le cinéma et qui vivent dans cet univers. J’ai parcouru les milieux glauques où les couches sociales les plus défavorisées se retrouvent. Je me suis imprégné de leurs comportements et agissements.

Par la suite j’ai organisé un casting sauvage (1), lors duquel j’ai choisi d’un commun accord avec le producteur une dizaine de jeunes garçons et filles. J’ai constitué un groupe motivé et très intéressé par le projet. A ce stade, on ne parlait pas encore d’acteurs du film. J’ai tenu avec eux une série d’ateliers sur l’île de Ngor. L’objectif était d’installer une complicité dans le groupe qui sous-tend toutes leurs actions. L’explication de l’histoire n’est venue que plus tard, au moment des choix définitifs. Entre ces deux phases, j’avais déjà une idée de ceux qui allaient incarner les personnages du film.

La troisième phase a consisté à les impliquer dans l’élaboration des dialogues en wolof afin qu’ils soient à l’aise avec les textes, avec leurs propres mot. Durant le tournage ces jeunes et moi étions déjà complices. Je pouvais dérouler aisément ma mise en scène. L’intervention d’acteurs professionnels m’a permis de créer une symbiose qui fait quelque part la particularité du film. L’équilibre, à mon sens, a été savamment dosé pour éviter de gros écarts entre les professionnels et les amateurs. Ce fut également un des objectifs des ateliers.

Dakar Trottoirs se déroule intégralement dans le quartier du Plateau à Dakar. Cela a-t-il impliqué des problèmes particuliers ? Avez-vous pu tourner toutes les scènes comme vous le souhaitiez ?

Il n’y avait pas de problèmes majeurs qui pouvaient compromettre le tournage ou m’empêcher de tourner mes scènes telles que je les concevais. Il est vrai que tourner l’essentiel des scènes du film de nuit pouvait s’avérer compliqué, eu égard à l’ambiance éclectique  des quartiers avoisinant le centre ville. J’ai tourné dans des milieux sensibles mais cela ne m’a pas empêché de tourner tranquillement. Toute l’équipe technique y a cru et s’est donnée totalement pour la réalisation de ce film que j’ai préparé durant trois années. J’ai conçu mon découpage technique de manière à réaliser au moins quatre vingt dix pour cent de ce que je prévoyais de faire. J’y suis parvenu et je m’en réjouis. Il faut côtoyer les trottoirs de Dakar pour ne pas avoir peur de « surfer » dessus.

Quels ont été pour vous le plus beau moment et celui le plus difficile durant l’aventure que constitue la réalisation de ce film ?

En ce qui concerne les moments difficiles, il faut d’abord noter la question de savoir comment raconter une histoire d’amour dans ce contexte où il n’existe pas de règles établies.  Il m’est apparu évident dès le départ qu’elle ne pouvait pas se vivre de la même manière que dans les milieux sociaux structurés. Le développement du scénario a été une aventure pénible mais passionnante. L’expérience de l’auteur, le recours à l’expertise de trois consultants et un coscénariste a abouti à ce scénario.

J’ai passé des nuits blanches à réfléchir à la manière de mettre en scène une histoire où toutes les jeunesses urbaines et marginalee du monde pouvaient se retrouver. Fort heureusement, étant né dans un quartier réputé longtemps dangereux par les Dakarois, j’ai très tôt découvert les codes et conduites d’un milieu où les faibles n’ont pas de place. Il fallait se battre tous les jours pour survivre.

Par contre, l’émotion m’a envahi au dernier clap du film.  Ce fut un grand moment de joie quand il y a eu cette longue accolade entre le producteur et moi. Nous avons tenu le pari et pour ma part, j’ai été au bout de mon engagement. J’ai mis en boite tout un travail conçu pendant de longues années. Les acteurs on été formidables. Ils se sont donnés entièrement. L’équipe technique a été géniale. Les tournages de nuit on été éprouvants mais pas une seule fois, un technicien s’est plaint des horaires quasiment impossibles.

Qu’a apporté à votre projet le soutien du Programme ACPCultures+ ?

La réalisation de Dakar Trottoirs nécessitait des moyens conséquents. Nous pouvons nous réjouir de l’apport capital du Programme ACPCultures +, sans quoi le projet n’aurait certainement pas pu se faire. Conformément à sa mission,  le Programme  nous a permis de monter le projet à notre niveau, de nous donner les moyens de nous exprimer librement et de pouvoir diffuser en premier lieu le film en Afrique. Il est important de donner aux Africains les instruments de leurs propres politiques. L’Afrique doit compter dans le concert des nations. Le potentiel est là, l’expertise aussi. J’espère m’appuyer sur ce Programme pour mon prochain film.

Avez-vous reçu des soutiens de la part d’institutions ou de l’Etat sénégalais ?

Nous avons reçu le soutien du Fonds Sud, de Vision Sud Est, de Canal + Afrique mais pas de l’Etat Sénégalais. Ce qui est paradoxal mais je comprends. Les urgences sont ailleurs en Afrique. Nos gouvernements sont encore frileux pour financer des films. Ils n’ont pas encore pris la pleine mesure de l’importance du cinéma dans le développement et de ses enjeux économiques. Cependant l’Etat fournit, avec l’actuel président, des efforts substantiels pour la production de films sénégalais en relançant le Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle, le Fopica.

Comment avez-vous travaillé avec le producteur du film, Moctar Bâ ?

Ma collaboration avec Moctar ne date pas de ce film. J’ai cheminé à ses côtés pendant une dizaine d’années et c’est la seconde fois qu’il me fait confiance. Nous avons travaillé en parfaite intelligence et notre complicité a porté ses fruits. Nous avons choisi d’opter pour des acteurs non professionnels pour les rôles principaux. A partir de ce moment, nous avons adopté une démarche singulière qui consistait à donner à ces jeunes le potentiel nécessaire pour incarner les personnages sans leur donner au départ une direction spécifique.

Nous les avons poussé à s’approprier l’histoire et à en définir les codes afin qu’ils soient justes, vrais et dynamiques. Beaucoup de ces jeunes voulaient en découdre avec le cinéma. Par conséquent, notre objectif était de les amener progressivement à rester eux-mêmes et à communiquer par le simple fait d’un coup d’œil.

 L’acteur Eriq Ebouaney s’est beaucoup impliqué dans ce film. Il est devenu producteur associé. Comment cela s’est-il passé?

Eric Ebouaney a été extraordinaire. Il a cru à ce projet et s’est investi totalement dans sa réussite. Il a accepté de travaillé avec un jeune cinéaste et s’est montré très coopératif à mon égard. Il avait déjà fait un film à Dakar : « Africa Paradis » de sylvestre Amoussou et j’étais à l’époque assistant à la réalisation. Je le connaissais donc avant. Il a parfaitement compris mes intentions de mise en scène et j’étais ouvert à ses propositions. Ses relations avec les jeunes non professionnels étaient très bonnes. Ils voulaient tous lui apporter la réplique et ce fut bénéfique pour le film.

Voilà un grand acteur qui croit foncièrement aux potentiels africains et qui, à sa manière, exhorte les jeunes réalisateurs africains à s’affirmer davantage et à croire en eux-mêmes. Il croit profondément à l’Afrique et cela a été déterminant pour moi.

Le public sénégalais va découvrir votre film dans quelques semaines. Quel accueil espérez-vous ? Que souhaitez-vous que votre film apporte au Sénégal ?

Je souhaite CANNES à Dakar. J’espère en tout cas que le public répondra massivement et appréciera le film à sa juste valeur. J’espère que les 14 millions de Sénégalais verront le film et que le produit sera bénéfique pour le Sénégal à travers une reconnaissance internationale même si l’Etat n’a pas fait grand-chose au niveau de la production.

J’espère que ce film contribuera fortement au renforcement de la création  afin de participer activement à l’essor économique et social du pays. Beaucoup de nos cinéastes sénégalais ont porté le flambeau du Sénégal au sommet des festivals les plus prestigieux au monde. J’espère être à la hauteur de mes illustres prédécesseurs. Par ailleurs je souhaite que les chaines de télévision suivent la démarche et contribuent à donner à l’événement un cachet populaire. Si la sortie commerciale du film est timide, on n’aura pas atteint totalement nos objectifs.  

Quels conseils donneriez-vous à de jeunes réalisateurs ACP qui souhaitent faire un long métrage ?

« Ce n’est pas le chemin qui est difficile mais c’est le difficile qui est le chemin » dit-on. La réalisation d’un film est une aventure si éprouvante et épuisante que si l’on n’est pas convaincu d’avoir le bon sujet, mieux vaut ne pas se lancer. Ce n’est pas facile de tourner un long métrage, eu égard aux nombreux facteurs qui bloquent la créativité et l’ingéniosité des cinéastes africains.  Il faut s’armer de beaucoup de patience, être à la bonne école, avoir des projets pertinents et des producteurs qui y croient.

La facilité n’est pas au bout de l’effort et seule la détermination, le courage et la persévérance peuvent nous permettre d’aller jusqu’au bout. Il faut du mérite et de la chance également. Mais le plus important est de croire en ce que l’on fait et d’y apporter tout son sérieux. Trouver un producteur et financer son film est une autre paire de manche. Mais à cœur vaillant, rien n’est impossible !

Y a-t-il une ou des pratiques mises en œuvre dans le cadre de votre projet qui vous semblent particulièrement positives et qui pourraient avoir valeur d’exemple  pour d’autres opérateurs culturels?

Le producteur, le scénariste et moi avons travaillé ensemble durant au moins un an sur la version du tournage. Ce ne fut pas systématiquement des ateliers intensifs mais plutôt des discussions ouvertes sur toutes les séquences du film. Nous avons impliqué des consultants, réadapté l’histoire en fonction de nouveaux éléments. Nos longues réflexions autour du projet nous a conduit à mieux identifier  nos personnages en fonction de la réalité de la rue. Le casting fut long également. Les séries de rencontres et d’échanges avec nos potentiels comédiens nous ont permis de mieux les associer au développement des dialogues qui devaient nécessairement être ou se rapprocher du langage de rue.

Le scénariste était sur le plateau pour veiller à la transcription fidèle du sens des dialogues mais aussi pour m’assister lors des répétitions en wolof. Le producteur a été constamment présent sur le plateau. Il s’est beaucoup investi dans le travail afin que l’essence du scénario soit traduite tel que nous l’avions imaginée ensemble. Cela n’enlève rien à ma liberté de réalisateur au vu de mes expériences dans le milieu de la rue. « Dakar Trottoirs » est une aventure où chacun a partagé son vécu.


(1)  c'est-à-dire ouvert aux acteurs non professionnels.

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