FEDERICA BESANA, COORDINATRICE DU PROJET "MUSIC BRIDGES"

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26 mars 2014

FEDERICA BESANA, COORDINATRICE DU PROJET "MUSIC BRIDGES"

Federica Besana est coordinatrice du projet "Music Bridges, interludio amongst Pacific, Africa and Europe". Cette action met en oeuvre une coopération entre trois structures de l’industrie musicale implantées au Vanuatu, au Mozambique et en Italie afin d'établir des relations et des échanges entre des musiciens des trois continents. Le premier camp musical a eu lieu au Vanuatu en octobre 2013. Le second se déroulera au Mozambique en mai 2014. 

Pour plus d'information sur le projet : http://musicbridgesconnect.org

Regarder le reportage video sur le premier camp musical

Répétition durant le SMK © Christina Panicali

Le Singaot Musik Kamp  (SMK), le premier camp musical organisé par le projet Music Bridges, a eu lieu sur l'île d'Espiritu Santo, au Vanuatu , du 8 au 23 Octobre 2013. Plus de 60 musiciens de Vanuatu, du Mozambique, de La Réunion, de Fidji, des Îles Salomon, de Samoa, de Nouvelle-Calédonie, de Papouasie- Nouvelle-Guinée, de Papouasie occidentale, de Tonga, d’Australie et d'Autriche se sont réunis pour partager leur musique avant de jouer ensemble aux festivals Lukaotem Gud Santo (à Espiritu Santo) et Fest'Napuan (à Port-Vila). Quelles ont été les différentes étapes du SMK?

Le Singaot Musik Kamp a commencé dans le village de Monexil , sur l'île d'Espiritu Santo, avec sept jours d'ateliers créatifs. Le camp a été construit selon les techniques traditionnelles. Cela a donné à tous les participants un aperçu incroyable des coutumes du Vanuatu. Entouré par l’impressionnante forêt de Espiritu Santo, les musiciens ont partagé leurs chansons et leurs compétences musicales. Chaque participant a présenté une chanson traditionnelle de sa culture et tout le groupe, tel un orchestre, l’a repris, en introduisant des éléments créatifs (…).

Il y avait quatre directeurs artistiques qui coordonnaient le travail quotidien et accompagnaient la création du groupe. C’était un apprentissage par les pairs : les musiciens ont appris les uns des autres. Pour de nombreux participants, cela a été la meilleure partie de l'événement : ils ont apprécié la possibilité d'accéder à la culture et aux traditions du Vanuatu de façon profonde et intense, et de partager un processus créatif tous les jours. Des liens solides se sont créés entre artistes locaux et internationaux.

Constitué en orchestre SMK, le groupe s’est ensuite installé en ville et a ouvert le Lukaotem Gud Santo, un festival de musique organisé à Luganville, la principale ville de Espiritu Santo (...). Le SMK Orchestre a joué 17 chansons traditionnelles en intégrant la fusion d'autres sonorités, puis un morceau créé collectivement. Le deuxième jour du festival, les musiciens sont montés sur ​​scène  pour des performances individuelles ou de groupe, en offrant au public un avant-goût de la musique traditionnelle de leur pays. Lukaotem Gud Santo était formidable, le public a vraiment apprécié les performances.

Après le festival, nous sommes partis pour Port Vila, la capitale du Vanuatu, où nous avions programmé plusieurs spectacles au Festival Napuan. C'est l'un des événements culturels les plus importants du Pacifique. L’édition de 2013 avait pour thème « Rize up with my culture ». Ce thème correspond parfaitement au projet Music Bridges qui promeut l'utilisation des instruments traditionnels dans la musique contemporaine, souligne l'importance de la culture dans le monde d'aujourd'hui et encourage les musiciens et artistes à comprendre que la culture a une place importante dans l'industrie de la musique.

Au Fest'Napuan, le SMK Orchestra a conduit un défilé musical à travers la ville qui célébrait la diversité des cultures mais aussi des chansons et des danses traditionnelles. Pendant cinq jours, les musiciens ont joué en tant qu’orchestre mais aussi en tant que groupes musicaux. Le SMK a présenté des groupes tels que 1606 Jammin' Band (Vanuatu), Benny and the Gang ( Vanuatu), Simangavole (La Réunion) , Music Crossroads (Mozambique), Airileke (Papouasie-Nouvelle-Guinée) , Impossible Odds (Australie) , Rize of the Morning Star (Fidji, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Papouasie Occidentale et Vanuatu) et Kaumaakonga (Iles Salomon). Quand les artistes SMK se sont mélangés et pour effectuer des danses croisées, cela a été un moment particulièrement fort. Les musiciens de Fidji et d'Australie ont rejoint le groupe des Îles Salomon. Impossible Odds a joué avec le musicien de Tonga. Les musiciens du Vanuatu se sont associés à Rize of the Morning Star. Et 1606 Jammin’ Band - de Santo, fortement apprécié par le public, a réussi à organiser un nouveau concert à Port-Vila après le Fest Napuan.

La dernière étape du Singaot Musik Kamp a été consacrée à trois ateliers théoriques sur la gestion de la musique, des droits d'auteur, la protection et le partage des musiques traditionnelles et contemporaines comme patrimoines culturels ayant un fort impact social.

Quels ont été les musiciens qui ont participé au SMK ?

Le SMK a accueilli 65 musiciens: 27 de différentes îles du Vanuatu (Gaua, Meri-lave, Tongoa, Ureparapara, Malekula, Pentecôte, Ambae, Ambrym, Tanna) ; 24 venus d’îles du Pacifique comme la Papouasie-Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Calédonie, la Papouasie Occidentale, Fidji, les Îles Salomon, Samoa, Tonga, l’Australie; 7 du Mozambique; 6 de la Réunion et 1 d’Autriche. C’était un groupe exceptionnel dans lequel chaque participant a apporté et partagé la valeur de sa culture.

Les musiciens du Vanuatu ont surpris le reste du groupe, avec leurs percussions en bambou, appelées « tam tam », leur virtuosité avec leurs flûtes et leurs chansons pour groupes à cordes ! Le Pacifique était bien représenté et chaque musicien a partagé un élément spécial de sa tradition. Par exemple, les musiciens des Îles Salomon, les membres de Kaumaakonga, appartiennent à une minorité dans leur pays où leur culture est marginalisée. Pour eux, avoir la possibilité de jouer leur musique dans un contexte international était important pour la diffuser et de la garder en vie.

Au sujet de l'importance du partage des cultures, l'apprentissage de la chanson du groupe autochtone Butchella a été particulier : Fred Leone, le fondateur de Impossible Odds a enseigné à l'orchestre SMK une chanson dans une langue qui n'a plus que 7 locuteurs. La présence de musiciens de Rize of the Morning Star a permis à tout le groupe d’en savoir plus sur la Papouasie Occidentale. Enfin, les musiciens africains se sont démarqués, avec leurs talents de danseurs et de percussionnistes. Les deux artistes de Simangavole (La Réunion) et le groupe du Mozambique ont donné des conseils de danses uniques qui ont impulsé un certain rythme.

Même si les musiciens se trouvaient à différents stades de leur carrière professionnelle (…), le camp a réussi à réunir toutes ces diversités et chaque participant s’est enrichi au contact des autres.

James Ratusila durant le Festival Lukaotem © Christina Panicali

Quels sont vos meilleurs souvenirs de cet événement ?

L'ensemble du SMK est un grand souvenir mais si je dois choisir mes moments préférés, je dirais que cela a été les cérémonies d'accueil des participants. Je suis arrivée quelques jours avant le début de l'événement. Les villageois avec des musiciens de Santo m'ont appris comment saluer traditionnellement les gens en entrant dans un village (qui, en l’occurrence, était devenu notre camp). Anthony Roy, un grand danseur et musicien du Vanuatu, effectuait une danse guerrière et conduisait les nouveaux arrivés à l’intérieur du camp. Nous attendions à l'intérieur avec des guirlandes de fleurs, que les filles des villages nous ont appris à confectionner, et chaque participant saluait personnellement chaque nouvel arrivant.

Lors de la première arrivée des participants, Anthony chantait seul mais ensuite tout le groupe accueillait les nouveaux arrivants! L'Orchestre SMK était déjà créé! Le dernier groupe à arriver fut l'équipe du Mozambique. Quand il est arrivé, l'orchestre a chanté la chanson de bienvenue et un spectacle a été improvisé! Le groupe SMK était là, tout le monde était heureux de commencer le camp. Cela s’est poursuivi par une soirée musicale improvisée.

Des villageois ont construit des abris traditionnels où les participants dormaient. Comment avez-vous collaboré avec les villageois ? Quels sont les impacts de votre action dans le village qui a accueilli le camp?

Le camp a été construit selon les techniques traditionnelles de construction : les abris ont tous été réalisés avec des matériaux naturels, un toit traditionnel en chaume et sans même un seul clou ! Les villageois ont fait un travail incroyable.  Cette expérience et ces abris, que les musiciens ont beaucoup apprécié, ont permis de créer un lien profond avec la culture du Vanuatu. Further Arts, notre partenaire local au Vanuatu, a une relation longue et forte avec des communautés du Vanuatu. C'est avec ces villageois que l'idée de cette collaboration a émergé et pris forme.

C'était une grande idée : la préparation du camp a impliqué des communautés villageoises depuis le début de l'Action, elles se sont préparées à accueillir des artistes internationaux et ce projet a généré des revenus pour l'ensemble de la communauté villageoise impliquée. En tant que porteurs du projet Music Bridges, nous avons organisé au début du camp une cérémonie pour remercier les villageois, les propriétaires traditionnels et des représentants du gouvernement pour leur contribution et leur soutien au projet. Tous les musiciens ont été chaleureusement accueilli par les communautés locales. Peu de villageois sont restés au camp durant toute la période, certains étaient guides pour accompagner les musiciens autour du camp et dans la forêt, d’autres étaient responsables des constructions ou cuisiniers. Cela a été un échange culturel pour nous tous!

Comment collaborez-vous avec les deux autres partenaires du projet à Vanuatu et au Mozambique?

Music Bridges est un projet qui implique deux autres partenaires: Further Arts au Vanuatu et Music Crossroads au Mozambique. Nous travaillons à mutualiser nos compétences et nos connaissances pour tirer le meilleur parti de notre Action : fournir aux musiciens des outils pour renforcer leurs capacités, contribuer au développement de l’industrie musicale au Vanuatu et au Mozambique et créer un réseau de professionnels de la musique entre ces pays.

Further Arts et Music Crossroads travaillent chacun avec des jeunes dans leur pays et promeuvent l'utilisation des instruments traditionnels dans la musique contemporaine. Music Crossroads vient d'ouvrir une Académie de Musique au Mozambique au sein de laquelle la musique traditionnelle africaine est centrale. Deux des jeunes musiciens qui ont participé à SMK étudient actuellement à l'Académie de musique pour obtenir un diplôme de Maîtrise. Beauté Sitoe termine sa Maîtrise en Mbira.

Nous sommes installés dans trois pays, sur trois continents. Nous avons tous apporté à ce projet nos approches, nos cultures, nos origines. Le SMK a été un moment particulier pour nous car il nous a donné la possibilité de travailler plusieurs jours en étroite collaboration, de voir la satisfaction des musiciens qui ont participé à l'événement et de planifier ensemble les prochaines étapes. Je dirais que notre collaboration est positive et constructive. Nous sommes tous très heureux de continuer à travailler ensemble pour le prochain événement Music Bridges au Mozambique.

Atelier sur les Creative Commons © Christina Panicali

Au cours du SMK, vous avez organisé un atelier sur les droits d’auteur et les Creative Commons? Quel était le but de cet atelier ?

En collaboration avec les consultants de Lettera27, une association italienne qui promeut la connaissance partagée et contribue à Music Bridges au titre d'associé, nous voulions expliquer le mouvement des Creative Commons et comment celui-ci peut être utile aux musiciens du monde entier.

Internet ouvre de nouvelles opportunités pour les musiciens, mais celles-ci s’accompagnent de défis. Un de ces défis consiste à examiner si le choix du « tous droits réservés »  est la meilleure façon d'établir une relation juridique légale  pour l'utilisation. Les Creative Commons n’impliquentpas de renoncer au droit d'auteur, ils cherchent à permettre à ce que les œuvres circulent plus librement sur ​​une base juridique qui préserve le droit d'auteur du propriétaire. Nous avons voulu fournir aux musiciens des outils pour qu’ils soient en mesure de choisir la façon de diffuser leur musique. Lors de cet atelier, nous avons aussi organisé une formation sur le droit d'auteur afin de donner aux participants une vue d'ensemble des possibilités dont ils disposent.

L'atelier Creative Commons - dirigé par Cristina Perillo de Lettera 27 et SooHyun Pae, coordonnateur régional de Creative Commons Asie-Pacifique - a dû composer avec le fait que de nombreux musiciens n'avaient aucune connaissance des différentes options existantes pour diffuser leur musique et, même dans certains cas, de leur droits en tant que propriétaire de leur musique. Les deux formateurs ont dû s’adapter et clarifier ce que recouvrent les droits d’auteurs pour les artistes et les différentes possibilités qui existent pour diffuser leur travail. Ils ont ensuite donné des exemples de musiciens du monde entier qui gagnent des revenus en utilisant le système des Creative Commons.

Beaucoup de questions ont été soulevées à propos des différentes licences qui peuvent être attribuées à une œuvre pour permettre ou interdire qu’elle soit partagée et/ou utilisée, et sur la perception de la propriété intellectuelle comme une possession personnelle. L'intérêt était fort. Tout le monde a senti que cet atelier était un point de départ qui avait besoin d'un suivi. Cristina Perillo, dans un article qu'elle a publié après l’expérience de Music Bridges, a déclaré : « Je confirme la nécessité et l'importance de continuer à organiser des ateliers, des discussions et des initiatives [sur la propriété intellectuelle, le droit et les licences de l'auteur]. Ils doivent éduquer et diffuser des connaissances qui aident à construire une nouvelle prise de conscience sur cette question dans un contexte plus large, qui soient capables d'atteindre des objectifs spécifiques, selon les disciplines, les enjeux opérationnels, le niveau d’alphabétisation et le professionnalisme des groupes concernés. » (Article complet « Les Creative Commons dans la musique » par Cristina Perillo)

Quels sont les résultats du SMK et le programme du projet en 2014 ?

Le Singaot Musik Kamp a été un succès à différents points de vue. Le premier défi que nous avions était la construction du camp dans la forêt de Monexil. L'activité était risquée pour plusieurs raisons : la participation de la population, les difficultés techniques en raison de conditions atmosphériques instables au Vanuatu et du manque de fournisseurs, l'incertitude de la réaction des artistes. Mais le résultat a été excellent : les villageois ont réussi à construire le camp à temps, les musiciens étaient enthousiastes et la possibilité d'accéder au mode de vie traditionnel du Vanuatu fort appréciée.

Selon les objectifs que nous avions à l'esprit en organisant le SKM, nous pouvons dire que nous les avons atteints. Nous voulons soutenir la création d'un réseau de professionnels de la musique entre l'Afrique et le Pacifique, tout en offrant un environnement où les musiciens peuvent renforcer leurs capacités par des ateliers créatifs et théoriques. Nous pouvons dire maintenant qu’un camp musical est un outil qui renforce les relations, les échanges et la croissance mutuelle. Le SMK a permis aux musiciens de créer des connexions qu'ils ne pouvaient pas faire avant de venir. Ils ont découvert comment les carrières musicales sont gérées dans d'autres contextes et des liens formels et informels se sont forgés.

La majorité des artistes aimerait venir au Mozambique en 2014 pour le deuxième camp musical. Les participants de Fidji et des Îles Salomon sont intéressés par l'organisation d'un camp dans leur pays. La participation à des festivals a eu un double résultat positif : certains musiciens du SMK n'étaient jamais montés sur scène, et pour eux, cela a été une expérience passionnante. Grâce au SMK, le public du Vanuatu a eu la chance de voir des spectacles internationaux, de s'ouvrir à d'autres sons et d’autres cultures. Last but not least, les ateliers ont sensibilisé les musiciens au domaine juridique plus complexe formé par des lois, des droits et des devoirs. Cela a abouti à un résultat important : les musiciens du Vanuatu ont décidé de travailler sur la possibilité de fonder une association de gestion collective de droits pour les musiciens.

Notre programme pour 2014 ? Nous travaillons actuellement à organiser un camp musical au Mozambique, avec une équipe du Vanuatu qui va représenter le Pacifique et environ 35 artistes en provenance des pays d'Afrique australe. Le camp  comportera des ateliers créatifs. Les musiciens vont travailler ensemble et créer un morceau commun. L'ensemble du groupe se produira lors de festivals. 

Durant le festival Lukaotem Gud Santo © Christina Panicali

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