DOROTHEE WENNER

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14 juillet 2015

Quel est votre parcours professionnel ?

Je divise mon temps entre le métier de réalisatrice et de programmatrice de festivals. Je suis programmatrice spécialisée dans les films d’Afrique Subsaharienne. En tant que programmatrice, je travaille depuis plus de 20 ans pour le Berlinale Film Festival. Et depuis 5 ans, j’ai rejoint l’équipe du Dubaï International Film Festival.

Comment avez-vous commencé à travailler en Afrique?

Il faut que je revienne un peu en arrière. Je suis ce qu’on appelle dans les festivals une Déléguée.

Donc, il y a 10 ans personne n’avait encore été en Afrique. J’ai alors suggéré que nous devrions envoyer quelqu’un, ce à quoi mes collègues m’ont répondu : “Pourquoi vous n’y allez pas?”. C’est comme ça que je suis arrivée sur le continent. Je dois dire qu’à cette époque, je connaissais les classiques, mais je n’avais absolument aucune idée de ce qui se faisait au Nigeria.Je suis par la suite devenue membre de la African Movie Academy, au sein de laquelle je suis aussi dans le jury.

Pouvez-vous nous expliquer en quoi votre travail de programmatrice consiste et le type de films que vous recherchez?

Les films projetés en festival sont vraiment différents de ce que le public peut rechercher dans un film sorti commercialement. D’une manière générale, je peux dire que nous cherchons, l’innovation, une bonne maitrise de la camera, de nouvelles approches, un caractère de divertissement ou quelque chose de plus profond.

Si on prend le cas de Khumba, un film d’animation Sud-Africain, c’est un parfait exemple d’un remarquable travail artistique fait pour le marché international.

J’aimerais aussi parler des aspects techniques, car la plupart du temps, les films ne sont pas fait pour le grand écran et échappent donc aux standards internationaux. Et ce qui peut être considéré comme un bon film au Nigéria ne l’est pas forcément aux yeux de mes collègues de Berlin ou Dubaï.

Cependant un film qui a très bien marché tant dans les festivals qu’auprès du grand public dans plusieurs pays d’Afrique est Viva Riva du réalisateur congolais Djo Tunda Wa Munga.

Tout ça pour dire que les attentes du public sont extrêmement différentes d’un pays à un autre, la variété de films et le fait qu’ils puissent voyager si facilement géographiquement a beaucoup changé la donne et qu’il n’est plus réaliste de dire qu’on va faire un film qui va plaire à tout le monde. En 2015, il y a plusieurs manières de regarder un film, les habitudes ont beaucoup changé.

Quels sont les défis auxquels vous faites face en tant que programmatrice ?

En ce qui me concerne, mon travail est vraiment basé sur l’individuel.

En France ou en Corée, ils ont accès à tout ce qui est en cours de production. Si mes collègues vont en Corée, une pré-sélection de films est prête à être regardée. Quand je vais en Inde, pour avoir une idée de ce qui se passe, je dois y passer au moins 4 semaines. Au Nigéria, il faut que je coure après tout le monde pour avoir accès à des films. C’est donc un travail très difficile de collecter des informations et je profite de cette occasion pour dire que je serai très contente si vous partagez cette préoccupation avec les membres et audience de Mokolo.

Quels seraient vos conseils pour la jeune génération ?

Je n’ai pas de conseil général. Mais je pense que tout d’abord un réalisateur doit écouter son cœur et se demander pourquoi il veut faire ce métier.

Par exemple, si vous voulez faire un film à caractère éducatif, quelle sera votre cible ? Les jeunes réalisateurs doivent être très réalistes et précis dans le genre de films qu’ils veulent faire et pour qui ils les font.

Si vous êtes réalisateurs de courts métrages par exemple, ils excluront souvent vos films s’ils sont sur Internet. Est-ce que c’est ce que vous souhaitez ou est ce que vous souhaitez que tout le monde en Afrique voit votre film parce qu’il n’y a pas de salle de cinéma dans votre pays ?

Si vous faites un documentaire, quel est votre souhait ? Car un peu partout il devient de plus en plus difficile de faire des documentaires. En Inde, ils produisent plus de 1000 films par an, mais il n’y a pas un endroit où diffuser des documentaires.

Pour revenir à la question initiale, je pense que pour un jeune réalisateur, étant donné qu’aujourd’hui il n’est plus si difficile, ni couteux de faire un film, mon premier conseil serait de former un collectif avec des gens de son entourage et avec les différentes compétences requises pour faire un film. Créez une structure autonome où vous vous entraidez, pour que vous puissiez apprendre à faire un film par vous-mêmes et apprendre de vos erreurs. Une fois que vous avez un bon film, il vous sera plus facile de lever des fonds pour votre prochain projet;

Que pensez-vous du projet Mokolo?

J’ai suivi le projet Mokolo depuis le début et je trouve que c’est une formidable initiative. Personnellement, j’aimerais le soutenir et espère encourager aussi les institutions et festivals à le faire.

Je pense que le plus important est d’avoir des professionnels Africains convaincus de l’utilité de ce projet. Mokolo n’a été créé pour rien d’autre que de fournir un soutien à la création d’un réseau. Par exemple, trois scénaristes peuvent décider de former un groupe même virtuellement et lire tour à tour les scénarios de chacun plutôt que de payer un éditeur pour le faire. C’est comme ça que Nollywood est devenu ce que c’est aujourd’hui. Il y a 20 ans des réalisateurs se sont dit qu’ils allaient faire les choses par eux-mêmes et arrêter d’attendre une aide qui ne viendrait pas ou trop tard. Si Mokolo peut embrasser ce type d’idées, qui sont à mon avis cruciales, ce sera très bénéfique.

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