DAOUDA COULIBALY, RÉALISATEUR DE WÙLU, EN AVANT-PREMIÈRE À TORONTO

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15 septembre 2016

Daouda Coulibaly, réalisateur de WÙLU, en avant-première à Toronto

La plupart des dépenses ont profité aux professionnels locaux

Le trafic de drogue au Mali est au cœur d’un thriller, Wùlu, soutenu par ACPCultures+ et présenté en compétition au festival du film de Toronto

 

ACPCultures+ : Qu’est-ce qui vous a poussé à traiter ce thème ?

Daouda Coulibaly : L’origine c’est un article de presse que j’ai lu, qui traitait du trafic de drogue en Afrique de l’Ouest, et qui avait tendance à dire que c’était un phénomène qui était en train de se développer, un phénomène qui a commencé autour du début des années 2000. Et donc moi, quand j’apprends l’existence d’un tel trafic, j’ai une vision plutôt catastrophiste. C’est-à-dire que je me dis que la guerre va s’installer. Je voyais ça un peu comme au Mexique, où les cartels ont pris le dessus sur l’armée régulière, etc. Donc je me suis dit que ça allait être terrible, qu’il faut absolument en parler. Je me voyais plus comme un lanceur d’alerte, en me disant que si on en parle peut-être ça pourra conjurer la crise qui nous menace. Et c’est au moment où j’ai commencé à écrire, au début de l’année 2012, que la crise était déjà là puisque deux mois plus tard, au mois de mars 2012, il y a eu le coup d’état au Mali. Et très vite, quand la junte militaire prend le pouvoir, elle dénonce l’attitude de certains généraux de l’armée malienne vis-à-vis du trafic de drogue. A partir de ce moment-là, plutôt que de faire un film d’anticipation, je me suis dit qu’il fallait faire un film qui raconte comment est-ce qu’on en est arrivé à cette situation.

ACPCultures+ : En fait on comprend bien, et l’actualité l’a malheureusement confirmé, que le trafic de drogue est en grande partie responsable de la masse d’argent qui arrive aux terroristes ?

Daouda Coulibaly : En tout cas on a décidé de mettre l’accent sur cette version-là de l’explication du problème. Il n’y a pas que ça, mais bien sûr qu’on peut traiter la crise à travers la rébellion touareg, à travers le contexte économique, le contexte de paupérisation, etc. mais moi mon envie c’était de traiter la crise à travers le développement du trafic de drogue en Afrique de l’Ouest, parce que c’est quelque chose qui a contribué aussi à alimenter les ressources financières des narcotrafiquants, qui ont servi ensuite à entre autres acheter des armes. Donc je pense qu’effectivement il y a un lien très fort entre le trafic de drogue et la situation de crise qui a traversé le Mali.

ACPCultures+ : Finalement, sur le film en lui-même, il y a des moments avec un montage très serré, très saccadé. On laisse passer ce moment de tension très fort qui est représenté par le trafic de drogue. Est-ce que c’est voulu d’avoir un côté un peu plus léger qui laisse un peu de côté le coté tragique de la situation ?

Daouda Coulibaly : Pour moi ce n’était pas plus léger, c’était plus intime. C’est-à-dire que ce film n’est pas une démonstration socio-politique. C’est avant tout l’histoire d’un jeune, le parcours d’un jeune qui veut se sortir de la précarité et qui emploie les moyens qu’il pense être à sa disposition. Et donc peut-être que ce que vous avez perçu comme de la légèreté pour moi c’est de l’intimité. C’est-à-dire qu’on est proche de lui, il n’est pas tout le temps en train de trafiquer, il est aussi en train de se poser des questions, de fréquenter ses amis, d’avoir des discussions avec sa sœur, de se projeter, d’envisager l’avenir. Et donc c’est cet aspect intime-là qui laisse par moment l’aspect purement politique du film pour s’intéresser à un personnage, à ses doutes et à son questionnement.

ACPCultures+ : Pourquoi avez-vous choisi d’appeler le film « Wùlu » finalement, le premier titre étant « Ladji Nyé » ?

Daouda Coulibaly : Parce que Wùlu signifie « le chien » en Bambara (Ndlr : langue la plus parlée du Mali). Dans un des rites d’initiation, le rite du N'tomo, c’est le dernier niveau pour en quelque sorte valider l’initiation. C’est un niveau qui vous apprend à trouver votre place dans la société. Pour moi c’est un peu ce que fait Ladji tout au long du film, il cherche sa place dans la société. Il l’a cherchée en tant qu’apprenti, il espérait devenir chauffeur, mais ça n’a pas marché comme il le voulait, et donc c’est une manière pour lui, le fait de se diriger vers le crime organisé, de trouver ses repères dans cette société qui a évolué, et s’éloigner de la tradition. Et bien sûr, Wùlu ça fait aussi référence à l’homme sans scrupule. C’est un peu comme ça qu’on utilise le terme quand on traite quelqu’un de chien aujourd’hui de manière péjorative, c’est-à-dire que c’est quelqu’un qui ne recule devant rien. C’est aussi cet aspect de sa personnalité qu’on va montrer dans le film. Donc ça renvoie à la fois au rite d’initiation et au terme péjoratif d’homme sans scrupules.

ACPCultures+ : Je voulais vous demander votre avis, comme notre programme ACPCultures+ s’intéresse aux retombées économiques du film et également au côté humain avec la formation de techniciens et d’autres professionnels sur place, que pensez-vous de ces deux aspects ? D’une part combien avez-vous dépensé sur le territoire, quel est l’impact économique sur tout ce qui est catering ou transport, ou utilisation de personnel local, et d’autre part est-ce que vous avez travaillé avec du personnel local que vous avez formé, et qui continueraient à travailler sur d’autres projets ?

Daouda Coulibaly : Ce qui est sûr c’est que, pour beaucoup de personnes qui ont travaillé sur Wùlu, c’était une première. Il y a beaucoup de jeunes pour qui c’était la première expérience sur un tel projet d’une telle envergure. Et tout le bonheur que je leur souhaite c’est, maintenant qu’ils ont mis le pied à l’étrier, de pouvoir renouveler ce genre d’expérience. Le tournage a duré sept semaines, et pendant ces sept semaines ils ont pu soit découvrir totalement, soit consolider des acquis pour ceux qui avaient déjà une petite expérience. C’est donc quelque chose qui, je pense, va compter énormément dans l’expérience de chacun. En ce qui concerne l’aspect économique, je peux vous dire que le tournage s’est déroulé entre le Mali et le Sénégal, et bien sûr la plupart des dépenses qui ont été engagées sur place l’ont été au profit de professionnels locaux. C’était donc un projet qui a forcément eu des retombées économiques et des retombées en termes de formation de personnel local.

ACPCultures+ : C’est très important pour nous d’avoir une structuration de l’industrie et du personnel prêt à travailler sur d’autres films, ou sur des productions internationales. Vous n’avez pas eu de mauvaises surprises ?

Daouda Coulibaly : Des mauvaises surprises oui, on en a toujours un petit peu lors d’un tournage. La première était d’ailleurs qu’on devait tourner beaucoup plus au Mali mais que nous n’avons pas pu, et nous avons donc été obligés de délocaliser la plupart des scènes d’intérieur au Sénégal. Mais ce sont des imprévus qu’on ne peut pas maitriser. Il y a eu bien sûr le lot de surprise qui est propre à chaque tournage. En dehors de ça, notre métier c’est aussi de s’adapter et de gérer les contraintes quand elles se manifestent. Ce que je peux aussi préciser par rapport à l’aide ACP c’est que, même si le film n’a pas été financé uniquement grâce au programme ACPCultures+, le film n’aurait pas eu lieu sans ce financement. Cela représente une telle somme d’argent qu’elle a été décisive pour le lancement de la production.

ACPCultures+ : C’est ce que beaucoup de producteurs nous disent, parce que d’une part ça crée une certaine crédibilité pour le film, et d’autre part ça permet d’attirer d’autres financements. Avec l’expérience que vous avez maintenant acquise, est-ce qu’il y a des erreurs à ne pas commettre, est-ce qu’il y a des choses que vous auriez faites différemment avec le recul ?

Daouda Coulibaly : Là comme ça, je ne vois pas des choses qu’on pourrait faire autrement. Je pense que, à chaque fois que nous avons eu des difficultés, elles n’étaient pas de notre fait et on a su gérer la situation de manière à ce que le film existe. Je ne vois pas ce qu’on aurait pu faire d’autre. Vous me parliez de mise en scène, peut-être que là j’aurais deux-trois choses à changer si j’en avais la possibilité. Mais globalement, sur la manière dont on a géré le processus de fabrication de ce film, je ne vois pas ce qu’on aurait pu faire de différent.

ACPCultures+ : Vous attendez quelque chose de Toronto ? Quelles sont vos perspectives là-bas ?

Daouda Coulibaly : La presse internationale et les acheteurs internationaux sont à Toronto. C’est donc une possibilité pour nous de tester le film à l’internationale et de voir comment le marché réagit, si un film de cette région du monde moderne, contemporain, éloigné des clichés autant qu’on a pu, intéresse le marché. Ça sera un excellent signal, et c’est ça qu’on va essayer de tester à Toronto.

ACPCultures+ : Une question un peu plus générale, sur le film africain et son financement. On arrive quelques fois à produire et c’est difficile de les exporter, de les faire voir ailleurs, de les distribuer en Europe. Vous pensez que c’est quelque chose qui pourrait être fait, ou c’est plutôt mission impossible ?

Daouda Coulibaly : Je pense que toutes les cinématographies, avant de s’exporter, s’appuient en général sur un marché domestique. La particularité du cinéma africain c’est qu’il n’y a pas de marché domestique sur lequel il peut s’appuyer. C’est-à-dire que, en tant que cinéaste malien, je ne peux pas sortir d’abord mon film au Mali, m’assurer qu’il soit rentable au Mali, avant de commencer à envisager de le vendre dans les pays voisins, en Europe, en Amérique, etc. C’est un gros problème pour tous ceux qui veulent faire du cinéma en Afrique, on est obligés de convaincre les marchés internationaux. Ce que finalement peu de films arrivent à faire, il y a très peu de films qui arrivent à être rentables sur l’international, sur le marché extérieur. A part les Etats-Unis, il y a très peu de cinématographies qui s’exportent très bien et se vendent dans le monde entier. Et nous, en tant que cinéastes africains, sommes condamnées à réussir la même performance que les studios américains parce qu’on ne peut pas s’appuyer sur un marché domestique. Le défi, c’est soit d’avoir des films aussi bons et aussi exportables que les films américains, soit de développer un marché intérieur qui va nous permettre de rentabiliser et d’amortir certains frais avant de s’attaquer au marché international.

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