Antoine Héberlé, directeur de la photographie du film Grigris

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06 octobre 2013

Antoine Heberlé, directeur de la photographie du film Grigris ©Pili Films / photo : Frank Verdier

Vous venez de recevoir le Prix Vulcain de l’Artiste-Technicien du Festival de Cannes pour votre travail pour le film Grigris. Que représente pour vous cette distinction ?

La reconnaissance est une chose dont nous avons tous besoin au cours de notre carrière, et quelle que soit notre carrière. Elle donne confiance et mobilise notre énergie pour continuer dans la voie que l'on s'est tracée. Elle s'exprime parfois très succinctement et prend toute sa valeur venant d'une personne qu'on estime.

Les distinctions sont une forme de reconnaissance particulière, provenant d'entités inconnues, et qu'il ne faut surtout pas attendre; ce serait vivre la plupart du temps dans l'amertume et l'attente déçue. Quand une distinction survient, c'est un moment de joie et d'encouragement qui dure peu. 

Ce prix Vulcain me touche particulièrement car le jury l'a accompagné d'une appréciation dans laquelle je me retrouve. Il me conforte dans ma façon de mener mon travail et ma relation à chaque projet. 

 Vous avez souligné lors de la conférence de presse du film, à Cannes, l’importance de votre rencontre avec l’équipe technique tchadienne et burkinabè. En quoi tient la singularité de cette rencontre ?

J'aime mon travail, j'aime manipuler ces outils de création qui sont à notre disposition pour filmer. Longtemps après que les films ont "fait leur vie", je redécouvre mes images avec parfois le sentiment du travail bien fait, d'autres fois avec de sombres regrets. Mais les grandes satisfactions de ma carrière sont toutes les rencontres que j'ai pu faire depuis que j'ai commencé ce métier. 

Pour ce qui est du tournage de Grigris, le simple fait de travailler au sud du Sahara est déjà l'assurance de rencontrer des situations qui vont m'échapper, qui vont m'obliger à repenser mes appuis habituels, et donc à m'en remettre davantage aux autres, à mes collaborateurs sur place.

Haroun avait travaillé sur ses précédents films avec une partie de son équipe qui venait du Burkina Faso, pays où existe une expérience des plateaux de cinéma, et aussi une culture cinématographique. Il m'a donc fait rencontrer un chef machiniste, Roland Naba, et un chef électricien, Grégoire Simpore, tous deux burkinabés. Autour de ce duo avec qui l'entente a été immédiate, nous avons constitué une équipe technique tchadienne de jeunes gens, parfois très jeunes même, dont le cinéma n'est pas le métier puisqu'il n'y a quasiment pas de cinéma au Tchad hormis celui d'Haroun. Mais certains avaient participé à ses précédents tournages.La difficulté de Grigris était que l'action se passe beaucoup de nuit. Nous avons expédié de France un équipement réduit, mais très récent et performant pour travailler aussi légèrement que possible, et j'étais seul à bien le connaitre. Il y a donc eu une phase d'apprentissage un peu douloureuse pour les uns et les autres, mais chacun s'est accroché, et après deux ou trois semaines, on peut dire que ça roulait. A la fin du tournage, tous sont venus me dire qu'ils avaient beaucoup appris, et compris de notre travail. Au fur et à mesure, l'estime et l'amitié grandissait dans cet échange. C'est une grande satisfaction d'avoir quitté mes collaborateurs en leur ayant laissé un peu de mon expertise, et donc plus d'autonomie. J'envisage d'ailleurs reprendre mon duo de choc, Roland et Grégoire, pour un prochain projet africain.

 Quel est votre souvenir le plus fort du tournage?

Je pense que mon souvenir le plus fort, c'est la première prise en caméra portée de Souleymane Démé qui danse. Haroun ne voulait pas répéter, il voulait que je me lance comme Grigris dans l'arène de la boite de nuit, et que je me laisse porter intuitivement. J'étais tout à la fois transporté par sa danse et retenu par l'impérieuse nécessité de ne rien perdre, de tout restituer de ce moment unique et avec la bonne distance.

Il y a aussi un très beau moment que nous avons vécu tous ensemble au beau milieu de la nuit. Nous étions sur le pont qui traverse le fleuve Chari pour tourner un simple passage de voiture dans la nuit. Ce devait être vite fait, et tout le monde pourrait aller se coucher. Et puis les troupeaux de nomades qui voyagent la nuit pour éviter les grosses chaleurs ont envahi le pont pour traverser vers l'ouest et le Cameroun. Nous n'avons pu que nous effacer.

 Souhaitez-vous travailler à nouveau en Afrique ? Et pourquoi ?

J'ai tourné en Afrique pour la première fois en 1991 au Zaïre, aujourd'hui la RDC. J'étais beaucoup plus jeune, mais je suis rentré en France transformé. Depuis j'y suis retourné plusieurs fois pour le travail, et à chaque fois ça a été l'occasion de belles rencontres, et de joyeux moments avec les gens avec qui j'ai travaillé. C'est aussi l'occasion d'une petite introspection personnelle très bénéfique pour regarder le monde avec un peu de distance et de discernement. Et puis l'Afrique est un continent où il y a tant de peuples différents que j'y retournerais volontiers. Enfin, il y a la satisfaction d'y porter un savoir faire pour y voir se développer les tournages de films... mais il n'y aura pas de production cinématographique sans une culture de cinéma, et donc des salles, des ciné-clubs, des agitateurs culturels.

Juin 2013, propos recueillis par le Secrétariat du Groupe des Etats ACP. 

 

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